Le petit miracle.

J’aime donner des ateliers d’improvisation. J’adore ça, mais je dois dire que ceux qui me font le plus d’effet sont ceux avec des participants qui n’ont jamais fait d’impro. Initier des gens à l’impro. Quel luxe.

Tu rentres dans la salle, ils sont tous collés au mur de la peur. Tu finis le cours, ils te demandent s’il existe des cours réguliers avec de la place. Je caricature. Juste un peu. On est pas loin de ça.

Pourquoi j’aime ces initiations et pourquoi ces deux heures donnent souvent envie de plus à certains participants? Grâce à ce petit miracle. Ce moment charnière qui m’indique que je peux lâcher l’échauffement et les lancerdans de véritables improvisations. Cet instant où les mots pipi, caca et vomi font rire le groupe entier. Ah vous la voyiez pas venir celle-ci hein. Pourtant, je ne déconne pas une seule seconde. Je m’explique.

L’un des jeux incontournables d’une initiation à l’improvisation est, selon moi, l’histoire mot-à-mot. En cercle, les participants ont droit à un mot à la fois pour me raconter une histoire. Il permet de composer avec ce que je reçois dans l’instant, d’écouter activement et de me sentir déresponsabilisé individuellement du déroulement d’une histoire. On ne sait pas ce que notre voisin va dire et même – quand on répète le jeu et qu’on accélère le rythme – on arrive au point où notre bouche commence déjà à émettre un son alors qu’on ne sait pas encore quel mot va en sortir. On découvre le mot en le disant. Magique. C’est dans cette zone du lâcher-prise, que le petit miracle se produit. Systématiquement, il y a un moment dans ce jeu, où des références sexuelles, urinaires, scatophiles ou encore vomitiques apparaissent. Des regards honteux, des mains sur des bouches rieuses et des « hooo » réprobateurs, mais amusés, apparaissent aussitôt.

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C’est à ce moment là que je dis, ne vous inquiétez pas, c’est tout à fait normal qu’on en arrive à ce stade, n’ayez pas honte, ce sont vos âmes d’enfants qui se réveillent. Elles ont envie de rigoler et de me challenger en parlant de zizi et de caca. C’est parfaitement ok, laissez-les débarquer.

Ouais ça sonne un peu mystique et prétentieux. Tieu la meuf, elle pense qu’elle réveille des âmes t’as vu?! Non je ne pense pas que je réveille les âmes des participants. Calmons-nous. Je pense que ce sont eux-mêmes qui font le travail et qui permettent à leur « ça » de donner des petites claques à leur « sur-moi ». Mais j’aime pas beaucoup la psychanalyse, alors j’opte pour d’autres mots.

Les premières initiations que j’ai données étaient destinées aux adolescents et j’étais moi-même presque encore une adolescente. Quand ce petit miracle arrivait, j’étais pas capable de voir son côté positif et significatif en terme de lâcher-prise. Je conseillais aux participants d’essayer de décaler un peu s’ils avaient envie de dire encore une fois le mot vomi. Or, je ne réalisais pas que ça arrivait au moment où ils ne réfléchissaient quasi plus à ce qu’ils disaient et qu’ils ne contrôlaient pas vraiment ce phénomène. Quand j’ai réalisé que cela se produisait au sein de groupes très différents: adultes amateurs ou comédiens professionnels inscrits à un stage, cadres d’entreprise,  chimistes, apprentis laborantins ou encore seniors – j’ai compris que le phénomène pipi caca nous dépassait toutes et tous et que c’était sûrement bon signe.

Bon signe car cela signifie qu’on perd du terrain cérébral, réfléchi et contrôlé pour gagner en lâcher-prise, spontanéité et absence de jugement – qui sont à la base de la pratique de l’improvisation théâtrale.

Depuis, à chaque fois qu’un participant lâche l’un de ces mots dans un atelier, je suis la première à rigoler et à crier « ouiiiiii ». Parce que c’est le seul moyen d’encourager le réveil de son âme joueuse qui deviendra un pilier solide pour le reste de l’atelier. Quant à moi, je pense que mon âme d’enfant est bien présente, on me le fait assez souvent remarquer. Néanmoins, afin d’être sûre que la Odile de 1994 ne se laisse pas bouffer par celle de 2017, je m’adresse des petits « pipi » et des petits « caca » en chuchotant et me regardant de très près dans un miroir ou alors je les adresse à ma mère, de plus loin, lors de repas de famille. Telle mère, telle fille: ça nous fait marrer immanquablement. Je lâche rien.

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